Le Comptoir

Pilier de bar

La propagande de Mulot: PlanB, journal de critique des médias et d'enquête sociales, 2 modiques euros chez les bons marchands de journaux, et un site: www.leplanb.org. Mulot aime, cautionne, adhère, et recommande! Voir aussi l'excellent Fakir du camarade Ruffin, en version électronique:www.fakirpresse.info. (VIVA LA Rééévoloussion' !)

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Lundi 31 juillet 2006 1 31 /07 /Juil /2006 14:04

  Etude anthropologique du peuple pipotiste grinobloa.

Les spécimens de Science Po Grenoble

  • Roots : -Dresseur d’ours (différents degrés) ou Cool : achète des produits en chanvre et provenant du commerce équitable, roulent leurs propres cigarettes (ou celles des autres), cheveux longs (dread locks ou pas(coiffure très rare au sein de sce po)) et rarement propres. Barbe naissante de rigueur  pour le mâle. Il se ballade souvent avec un diabolo sous le bras, crache parfois du feu après avoir bu de la bière. Ecoute de la musique de cool : Tryo, Sinsemilia, et musique world (dont B.O. de Kusturica).

-Anarchistes-révolutionnaires-utopistes-éternel insatisfait : par rapport à son compatriote dresseur d’ours, il privilégie la sobriété, préférant un petit chapeau noir (pas marron, car cela rappelle trop Indiana Jones, la société de consommation etc…). Il marque souvent des slogans accrocheurs sur toutes ses affaires, des phrases chocs (« la guerre c’est pas bien », « vive l’autogestion » , « IEP autogéré !! »). Sa couleur préférée est le rouge. Il est souvent intolérant, ultra-giga-méga-anticapitaliste, antirépublicain, rebelle…(mais préfère quand même assurer son avenir en venant en cours) . Ah oui et il sent mauvais des fois aussi. (le savon du commerce équitable est bien mais pas top)

  • Folklo : il/elle (plus souvent « elle » ) écoute de la musique world, mais rien de jamaïcain, plutôt tout ce qui vient des pays de l’Est. Il/elle fait de la musique, mais ne joue pas de n’importe quel instrument, les instru tradi sont privilégiés.Niveau cinéma, il/elle est pour « l’éclectisme » (rien à voir avec le saut en longueur) : il/elle ne jure que par le cinéma d’art et d’essai, ces films bulgares cultes sous-titrés en tchèque (chacun ses petites faiblesses). Mange bio (voire végétarien quand le folklo est fauché). 

  • Bobo : cette catégorie peut se subdiviser en sous-catégories : -  Le « bobo hype » : il se situe principalement en région parisienne mais surtout rive gauche. Il a atterri à pipo Gre après une année de prépa spéciale pipo Paris et un échec au concours (de très peu). Super frustré. Il parle en franglais et trouve que le concept de bobo en lui-même est déjà dépassé. Il sort dans des boites « lounge » (où on s’« allounge »,selon l’expression du grand sociologue G. Elmaleh). Adopte la « no marque » attitude[1], et aime les pauvres, parce qu’ils peuvent vivre tranquille sans se soucier des problèmes d’argent. Disciple de la gauche caviar. Veut absolument se différencier du beauf et se croit unique.

-  Le bobo « lambda » : il/elle lit ELLE, écoute France Inter, lit Rock and Folk, les Inrocks ou feuillette L’express Mag. Il/elle aime la chanson française à texte, les derniers groupes anglais à la mode. Souvent déprimé voire dépressif. Il achète bio chez Carrefour pour se donner bonne conscience, mais le vrai chocolat noir à la framboise de chez Lindt est meilleur quand même. Il/elle suit les tendances de la mode sans trop forcer non plus (se reporter à la catégorie suivante). Bref, il s’agit plus d’un/une Bobo  (faussement) « intello », qui n’a tout de même pas le courage de regarder Arte. Il est de gauche par tradition familiale, sans trop se poser de questions.

  • BCBG : de vifs débats ont longtemps animés les discussions des sociologues les plus prestigieux : doit-on considérer les BCBG comme une catégorie à part ou faut-il considérer ce groupe comme faisant partie intégrante des bobos ?Nous suivrons ici l’idée du sociologue Alain Bourdel[2], qui s’est récemment intéressé à ce sujet. De part la diversité de la catégorie des BCBG, il apparaît plus pertinent de la considérer comme un groupe à part entière, suffisamment dense pour pouvoir être étudier en profondeur. -  Le BCBG catho/UMP : reconnaissable à ses allures de famille Duquesnois. Il porte le pantalon en lin l’été, qu’il possède en différentes couleurs afin de ne jamais se trouver dépourvu quand la soirée bénévolat de la paroisse doit venir. Il l’accorde à une charmant polo assorti mais un ton en dessous avec ses mocassins ou ses chaussures bateau qu’il doit racheter chaque année à La baule parce qu’il les abîme en faisant de la voile. Elle se vêtit d’une jupe coupée juste en dessous du genoux, qu’elle échange pour un petit bermuda (c’est son coté féministe).Sinon, c’est le même polo que monsieur mais en plus petit. Sa coiffure est toute simple : cheveux attaché derrière la nuque par une barrette ou le carré parfait agrémenté d’un charmant serre-tète. Les enfants sont des copies des parents en miniature. Ostensiblement de droite. Se plaint des impôts trop lourds et de la dégénérescence de la jeunesse. Parfois des origines aristo et un nom à particule.

-  Le BCBG Fashion : voilà un groupe particulièrement intéressant, celui que nous avons le plus de chance de croiser toute la journée au sein de notre « grande maison ». Nous le/la connaissons tous. En effet, il se fait aisément remarquer par sa grande gueule et sa volonté d’appartenir au « groupeu », à l’élite science po : le sacro-saint Bureau Des Elèves.(BDE). Lui adopte la BCBG catho/UMP attitude en la modernisant quelque peu : la chemisette remplace le polo, voire  même un polo Eden Park avec le col relevé, fashion ultime. Dernières Puma à la mode, et pull  qui se pose négligemment sur les épaule, la chevelure est folle, mais propre. Elle adhère au BDE pour pouvoir sortir avec ses copines du parti, pardon du clan en toute gratuité, à condition de boire 5 bouteilles de Ricard et de porter un décolleté avantageux. Autant dire que les moches et farouches ont peu de chance de se hisser à la tête de ce petit groupe. Il/elle se repassent les photos de leur dernière soirée en boucle (monté en diaporama PowerPoint sur fond de musique techno), planifie déjà leurs prochains achats de fringues pour la prochaine sortie « culturelle ». Se dit de gauche pour coller à l’esprit de la Maison, mais ce groupe cache parfois de fervents UMPistes ou des sarkozystes qui ont peur d’assumer leurs positions (le groupe des alter-révolutionnaires-gaucho-utopiste étant assez conséquent et violent). Il/elle adopte un ton de beauf : « bouge ton corps » (décliné dans un anglais so perfect « move your body »). Ecoute de la house. Vit pour et par le groupe.

Notons qu’il s’agit ici de l’élite du BDE, il existe bien entendu d’autres membres caractéristiques.

  • Le BDiste-Beauf : bien loin de l’élite, il est pourtant la substance même du BDE, son oxygène, son prolétariat sans lequel l’élite BDiste ne pourrait vivre et accomplir son dessein (réussir la prochaine soirée au Sono). Il (le plus souvent) est aussi de toutes les sorties et n’hésite pas à troquer sa panoplie science po pour le moindre déguisement, la moindre perruque ridicule et se donne en spectacle à chaque pause d’amphi devant un parterre de premières année en furie (particulièrement féminin). Il ne vit que pour la teuf et le fait savoir à ses congénères le lendemain matin (haleine fétide et récit détaillé de ses conquêtes, voire même, pour les plus fougueux, critique engagée du DJ de la veille)
  • Les inclassables : difficile de ne pas les remarquer, ils n’appartiennent à aucune catégorie et se déplacent généralement…seuls. Souvent maladroits, ils cumulent les retards, les entrés remarquées en amphi en plein exam. Leur style vestimentaire ne répond à aucun critère, ne suit aucun style particulier si ce n’est celui indiqué par leur maman. La polaire trouve place parmi les t-shirts de sport, le jean sans forme et les sempiternelles baskets achetées pour faire EPS au collège.
  • Les éternels premiers de la classe : jamais soumis aux appels du jmenfoutisme et du radiateur du fond de la salle, il est toujours dans les premiers rangs (au risque de frôler l’accident cardiaque en voyant Dereymez de près ou de se doucher avec les postillons de JPB). Toujours  pleins de questions à poser sur les problèmes du monde et  toujours volontaire pour faire les travaux en plus ou que ceux qui roupillent au fond de la salle ne feront jamais : aller au tableau, chercher les poly, répondre au prof. Très actif dans les débats. Fait ses exposés en groupe tout seul, il ne fait confiance qu’en lui même. Sait tous ses cours par cœur et cartonne aux partiels. Côté vestimentaire, il se rapproche du groupe des inclassables : il se préoccupe peu de son look, le tout est d’être sûr d’avoir bien compris et ingurgité l’alinéa b) du grand C de la première partie de la section 6 du chapitre 92 de droit constit’. Porte souvent un appareil dentaire récalcitrant.
  • Les anticonformistes : Définition très ardue. Le terme de « groupe » est inadapté, il refuse tout assimilation à un collectif et toute étiquette. Il refuse en effet de se considérer comme anticonformiste, car c’est pour lui un conformisme. Paria dans tous les domaines, il n’est jamais satisfait et assez élitiste. Il ne vit pas vraiment dans le présent et s’intéresse peu aux problèmes du monde qui torturent les esprits des étudiants de sce po. Il préfère la philo et les questions métaphysiques au droit public et à l’économie politique. Côté musique, il a des goûts assez décalés : comme le dresseur d’ours ou le « cool », et le folklo, il écoute de la musique world mais des groupes que personne ne connaît sauf lui (du moins il le croit).  De même pour le cinéma, où il se rapproche du folklo. Apprécie particulièrement tout ce qui n’est pas « in » : vieux films, vieille zic, chanteurs et chanteuses morts depuis des lustres. Il se dit apolitique et veut fuir son pays, refusant de croire que ce n’est pas mieux ailleurs.  Unanimement considéré comme prise de tête. Il vénère le culte de l’inutile et combat le dieu Utilité qui règne sur les couloirs de la Maison. Critique tout ce qui bouge, s’énerve facilement.

Vous l’avez remarqué, l’univers science po est un monde hétéroclite, une véritable jungle où cohabitent des peuples divers qui se croisent sans chercher à se comprendre (et tant mieux)...



[1] Exception faite des nombreuse femelles adeptes des sacs Longchamp et des Converse de différentes couleurs.

[2] Alain Bourdel est l’auteur de plusieurs ouvrages sur le sujet dont « je ne suis ni Durkheim ni Bourdieu mais moi aussi je sais dire des banalités sous des termes compliqués pour avoir l’air intelligent », Presses de science po,2005

Par Castor et Mulot - Publié dans : sociologiedecomptoir
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Lundi 24 avril 2006 1 24 /04 /Avr /2006 15:59
 
La frontière entre le statut de victime et celui de coupable est poreuse. Le poulet et le jeune en sont un témoignage. Tous deux se disputent les faveurs des médias et des hommes politiques. L’un chassant parfois l’autre. Le poulet asiatique grippé fut vite délogé par le jeune estampillé « de banlieue », qui se frottait au poulet justement… Mais c’est le vrai poulet, et non celui à matraque, qui est revenu.
Les projecteurs se sont braqués sur les bipèdes grippés des étangs de la Dombes. Les semelles boueuses des journalistes se détournèrent pourtant tantôt des bocages. Le jeune tirait une nouvelle fois la couverture (médiatique). Avec un nouvel adversaire : le Héron. Mais le jeune ne craint pas les oiseaux. Pas de course effrénée entre les corbeaux et les écoliers, comme l’avait imaginé Hitchcock. Le jeune foule le pavé, déchargeant sa haine contre le Héron. La mèche argentée dans le vent, la peau hâlée, celui-ci est parti seul, trois lettres au bec. Pas de quoi faire un mot compte triple. Juste de quoi se cacher derrière la louable intention de faire quelque chose pour « le jeune ». Vaste ambition… car qui sait qui est « le jeune » tant invoqué ? la représentation du poulet est plus aisée, bien que certains ne l’ait vu pour de vrai que sous forme de cuisse cellophanée. Le jeune est rétif à la définition, et d’ailleurs personne ne s’y attarde. Il est plus aisé en effet de lui coller un état (« en difficulté »), voire une localisation (« de banlieue »), pour préciser l’objet du discours. De même qu’il y a le poulet… de Bresse, il y a le jeune… de banlieue. Tout n’est peut être que question de géographie finalement.
N’empêche que le jeune préoccupe. Chômage, taux de suicide, consommation de cannabis, poussée d’acné et claquage de porte… quelle attitude adopter face à cet être étrange ? Le petit écran alterne régulièrement émissions consacrées aux maîtres désemparés face à leur toutou hargneux, et le jour suivant, aux parents malmenés par leur progéniture. Et brouille les frontières. Quelle solution au chômage des jeunes ? Le confinement dans le précarité ? mais le jeune passé au KärcherÒ ne représente plus aucun danger.. Le jeune label « de banlieue » est-il victime de la discrimination… ou coupable de ne pas vouloir s’intégrer ? Et le poulet ? Victime de le propagation du virus… ou vecteur de la contamination de notre beau pays ? car dans le Pays des Droits de l’Homme, la présomption d’innocence semble s’être grippée : de simples soupçons peuvent mener au cachot, comme l’a montré la sordide affaire d’Outreau.
C’est vrai, après tout, il a l’air un peu louche, « le jeune ». Pourquoi se pose t’il tant de questions ? Pourquoi veut il travailler ? Pourquoi se laisse t’il pousser les cheveux ? Sans parler de son langage quasi-ésotérique et de sa préoccupation pour son avenir, et pire… pour la politique ! heureusement, le poulet est apolitique. Quoique, ces bipèdes énervés qui se piquent et se mutilent à cause du confinement, ce n’est pas innocent… et cela ressemble fortement aux combats menés dans la basse-cour politique, et aux hautes luttes menées à coup d’ovules de poule (plus ou moins frais).
Face au complot jeune et aux agissements suspects de la gent aviaire, le Héron a un peu perdu de sa superbe. Mais son cou est long et ne romps pas. Souple, il joue avec les mots (plus ou moins volontairement). Et le poulet décapité continue son 100 mètres. Reste le jeune, au sort plus tragique. Il est condamné à perdre son essence. Rara avis in terris, le jeune, éphémère, vieillira.
Mulot. Avril 2006
Par Mulot - Publié dans : sociologiedecomptoir
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Mercredi 29 mars 2006 3 29 /03 /Mars /2006 17:36
 
«Et toi t’en penses quoi? » la question redoutée tombe enfin. Chute prévisible après l’étalement des paroles de l’interlocuteur, qui, dans un souffle d’altruisme indiscret, entreprend de sonder les pensées de celui qui lui fait face. Or « l’altruiste indiscret » est souvent loin de se douter de ses ambitions spatiales… car il suffit de peu pour que la sonde ainsi lancée atteigne plus certainement l’espace qu’une quelconque opinion. Le « sondé malgré lui » ne peut répondre à « l’altruiste indiscret »… il pense, certes, mais il n’en pense rien (de la faim dans le monde, de l’euthanasie canine et de la guerre de la banane). Fort heureusement, deux bouées de sauvetage se profilent à l’horizon du « sondé malgré lui » : un mol acquiescement à l’opinion fièrement défendue par l’interlocuteur (la mollesse n’engageant pas le sondeur indiscret à pousser la sonde plus loin), ou l’aveu plus ou moins véhément du « j’en sais rien » (et à vrai dire je m’en fous). Mais cette seconde bouée s’avère n’être que d’un moindre secours. Car il est de bon ton en société d’avoir son avis, sur quel que sujet que ce soit, d’afficher son Moi… et son Opinion. Comme l’ombre, l’opinion se doit d’accompagner l’honnête citoyen. Il n’est souvent pas nécessaire de la défendre, l’essentiel, pour rassurer l’interlocuteur, est d’AVOIR son opinion. Flatterie faite au sondeur, l’existence de « mon opinion à moi »que je daigne ainsi lui jeter en pâture, assure au sondeur indiscret que son monologue est digne d’intérêt. Mais l’intérêt va-t-il nécessairement de pair avec l’expression d’une opinion personnelle ? Pourquoi cette frénésie dans la quête,dans la formation d’une opinion sur tout et souvent n’importe quoi ? Ne peut-on simplement observer, regarder, scruter, tâter, palper… sans exprimer son Moi ? En effet, au-delà d’une saine curiosité, tout élément sujet à la pensée du Moi se retrouve mâché par son opinion. L’élément en question est alors justement sujet à la pensée, soumis aux mâchoires de l’individu… et non simplement objet de pensée, sans volonté de domination ou de mastication aucune. L’analogie bovine est d’autant plus prégnante que le caractère personnel de l’opinion, saint Graal pour briller en société, peut être sérieusement mis en doute.
Certes, « Quot homines, tot sententiae » affirme Térence (« Autant d’hommes,autant d’opinions »)…mais laissons l’opinion sur l’opinion,… et contentons-nous du mot. Opinion. Et d’un verbe, étrangement semblable : opiner. J’opine, tu opines, il opine, nous opinions, vous opinez, ils opinent. Bref ils donnent tous une opinion… en opinant à une autre opinion (elle-même opinant à…le tout étant de savoir qui de l’œuf ou de la poule est arrivé en premier, mais je suis navrée d’avouer que je n’ai pas d’opinion là-dessus). Trêve de tergiversations agricoles, revenons aux hommes. Et à leur grande occupation : se « forger » une opinion, leur opinion. Travail de longue haleine pour le forgeron de l’opinion, qui travaille, déforme un matériau, pour créer son opinion. Mais le matériau forgé n’est pas issu de l’individu : agrégat d’éléments extérieurs, le matériau opinion se veut personnel alors qu’il n’est qu’ « opination », acquiescement à différents avis. Forgeage ou rumination, l’expression de l’opinion sent fortement le réchauffé…
En ces périodes troublées d’exacerbation des identités, la non-opinion est difficilement concevable, et la posture réflexive et observatrice péniblement défendable face à l’appel incessant de l’engagement (pour le café équitable, contre le CPE, pour la grosse moche de la Star Ac’). Le non-engagé est injustement taxé de je m’en foutisme, d’indifférentisme, voire même d’individualisme (un comble pour quelqu’un qui se refuse à exprimer son « Je »à travers une quelconque opinion !). L’interlocuteur est généralement outré face à un individu sans opinion (« comment peut-il oser ne pas s’intéresser à un sujet pourtant capital ? »). Mais intérêt et engagement ne forment pas un couple indéfectible. L’absence d’opinion n’est pas révélatrice d’un désintérêt, bien au contraire… Alors que le « je », la recherche d’un positionnement face à un sujet en pervertit la vision globale, en revanche, libre de l’exigence d’un positionnement, l’individu peut espérer pleinement percevoir les différents aspects d’un sujet. Le « sans-opinion » n’est donc pas un désintéressé perpétuel ! Quoiqu’en pense « l’altruiste indiscret », il est possible d’être dans le non-engagement, d’exister, de penser, sans formuler un opinion ! Le doute (que supporte mal l’expression tranchée d’une opinion personnelle) n’est il pas étroitement lié au cogito : « Dubito, cogito, ergo sum » ?
L’exigence de l’opinion personnelle apparaît finalement fortement liée à l’opinion d’autrui. Elle contribue à la formation de l’opinion soi-disant personnelle, l’individu usant des opinions des autres pour se créer une opinion. Lié à autrui dans la formation d’une opinion qu’il veut personnelle, l’individu est paradoxalement prisonnier de l’opinion d’autrui, tant dans le jugement qu’il porte incessamment sur les choses que dans les jugements qu’il porte sur lui-même. Prisonnier de son opinion et du jugement des autres (« l’Enfer, c’est les autres »…)…où est cette « liberté de penser » dont se targue celui qui affiche fièrement son opinion ? Cette liberté tant désirée ne se cacherait elle pas plutôt derrière le non-engagement ? Mais voilà que je cède aussi à l’opinion…en donnant mon opinion sur l’opinion… « et toi, t’en penses quoi de l’opinion ? ».
Par Mulot - Publié dans : sociologiedecomptoir
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Mardi 15 novembre 2005 2 15 /11 /Nov /2005 13:23

Esprit, où es-tu ?

 

 

Fraîchement débarqué de quelques mois de dur labeur, l’heureux étudiant de première année a découvert l’objet de sa quête début septembre. Fierté assumée ou fausse modestie, peu importe. Tous les bizuts se doivent désormais d’être « intégrés ». Le pas est assuré, la semelle du bizut glisse sur le carreau gris, et connaît les moindres recoins de l’étrange parallélépipède aux lierres sauvages. Mais « intégrés » …à quoi au juste ? A une liste d’’étudiants ? A un système ? A un « esprit » ? Toutes ces semelles franchissant quotidiennement les doubles portes vitrées du parallélépipède ne sont-elles qu’un agrégat informe ? Ou sont-elles la base (…de pieds et de jambes, certes…) d’êtres porteurs d’un esprit commun ? Bref, esprit Sciences po, existes-tu ?

 


Mr Larousse est loquace quant à la définition de la chose. Mais je retiens néanmoins une partie de la définition : l’esprit pourrait se définir comme « manière de penser, comportement ». J’abandonne la semelle de l’IEPien et m’élève au tag rageur qui enjolive l’entrée de l’IEP. :

 

 

« Institut d’Etudes… (de) Bureaucrates » ?

 

 

Humble bizut, je m’interroge. Suis-je entrée dans une pépinière de futurs fonctionnaires imbus de leur pouvoir ? Ou dans un élevage intensif de … bureauticiens ? Car…Heureux qui comme le frais bizut qui tout juste arrivé est formé à trouver un livre dans une bibliothèque et à créer un diaporama ! L’IEPien nouveau apprend ainsi de gré ou de force à manier la souris et la pléthore d’engins qui y sont attachés. Un seul but : COMMUNIQUER ! Le Verbe et l’Octet seraient-elles les deux mamelles de cet « esprit » ?

 

 

Le diktat de l’octet roi tout d’abord. Le bizut a tôt fait de découvrir la nécessité de l’outil, et la grâce de ces instants d’une rare intensité pédagogique où le studieux étudiant se débat face à un intranet pédagogique dépendant d’un quelconque lien ou mot de passe défectueux…De même, tout balbutiement de pensée se doit d’être dactylographié aux yeux fatigués du « Maître ». Certains bizuts poussant même le zèle jusqu’à sortir l’engin de son décor enchanteur (les bocaux suants du rez-de-chaussée) pour le caler sur les planches des amphis…pourtant si minutieusement taillées pour le format A4…Le doux clapotis du clavier supplantera-t-il le grattement rustique de la plume ? Mais je m’égare, l’esprit n’est pas la lettre.

 


Seconde mamelle, le Verbe. Expose, présente, discute, argumente, défend tes idées, réfute celle du voisin, jacasse( !)…bref, COMMUNIQUE petit bizut ! Peut-être es-tu entré ici poète, mais tu seras sauvé, en sortant, tu seras orateur (« Nascuntur poetae, fiunt oratores »(on naît poète, on devient orateur)) ! Oui, bientôt, tu pourras parler des heures sur des sujets que tu maîtrises pourtant si peu… Mais en attendant d’avoir le Pouvoir, bizut, conforme-toi à certains sigles ou raccourcissements idiomatiques étranges… L’esprit serait-il finalement dans le Verbe… tronqué ?

 

La ronflante « conférence de méthode » par exemple devient « CM » ou « conf’ », … ce qui n’éclaire en rien la signification de cette obscure expression. Le bizut naïf en quête de repères pourrait rattacher cette étrange « C.M. » au « T.D. » de la faculté. Mais halte-là bizut, le sigle est sacré, et ta CM n’est pas UN CM, mais…une parenthèse divine dans l’anonymat du CF, ou un petit regroupement matinal où tu as la possibilité de t’exprimer (enfin, COMMUNIQUER !) …ou de scruter le blanc de l’œil de tes voisins (à moins que la paupière, trop lourdes en ces heures barbares, ne se referme sur la feuille à carreaux.) Bref. Une « cônf’ » quoi. Ou pourquoi faire simple quand on peut faire ronflant.

 

Célèbre sigle aussi, le BDE. L’IEPien nouveau est sommé d’intégrer dès son arrivée ces trois lettres à  son vocabulaire. Acquisition idiomatique utile, car le BDE choit les nouveaux venus, alors autant savoir à quel sigle se vouer et quel saint remercier. Saint BDE en effet qui choit ses adhérents en toute circonstance et quelle que soit la pression atmosphérique : l’écharpe pour affronter les frimas de l’hiver et le t-shirt pour suer l’été (histoire qu’en toute saison l’IEPien se rappelle quelles études il fait (utile en cas de charmante rencontre sur la plage ou sur une piste de ski)). Saint BDE aussi qui a la louable intention de tirer le pauvre bizut de son abjecte méconnaissance de ses congénères et des bars grenoblois (rendre l’excès d’alcool ingurgité sur son voisin est en effet un excellent moyen de faire connaissance).

 

 

Ah…chanceux bizut ! Les angles du parallélépipède grisâtre se sont adoucis et ne te rejettent point.  Quittant le nid familial et fier de ta soi-disant « indépendance », …tu peux désormais avec délectation te couler dans le Groupe…à défaut d’adopter un « esprit ». Car si esprit il y a…il n’en possède pas la caractéristique essentielle, qui est l’absence de matière. Le Verbe, l’Octet et les ivresses des regroupements nombrilistes suffisent-ils à construire un « esprit » ? Certes, la parole est immatérielle et l’octet virtuel, …mais peut-être manque-t-il un souffle, une brise, un courant , que sais-je…un foehn alpin chargé de la chaleur d’une âme quelconque !

 

Aïe. Ainsi, les lierres sauvages ne seraient alors le reflet d’aucune âme, d’aucun souffle immatériel traversant les couloirs ? L’humble bizut que je suis est soudainement désemparée :

 

 

« L’esprit est depuis l’origine absence absolue. Comment la poussière pourrait-elle y adhérer ? » (Hui Neng, (grand sage chinois (si si)))

 

 

Aucun esprit sous nos semelles glissant sur le carreau gris alors ? Naïve bizut, j’aurais donc fait fausse route en interrogeant la semelle de l’IEPien. Aucune poussière n’y adhère. Si ce n’est parfois un dangereux parasite. Celui de la nécessité paradoxale de se distinguer de la masse estudiantine…tout en éprouvant le besoin irrépressible du regroupement nombriliste. L’IEPien est décidemment un étrange « dzoon politikon logikon ».

 

Par Mulot - Publié dans : sociologiedecomptoir
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